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Égine, Hellanion Oros – Fouilles et prospections

Fouille au sommet de la montagne de Zeus

Selon les sources antiques, le plus haut sommet de l’île d’Égine, l’Hellanion Oros, était consacré à Zeus en sa qualité de dieu de la pluie. D’après le mythe, Éaque, fils de Zeus et roi d’Égine, y érigea un autel à son père sur le conseil de l’oracle de Delphes, afin de mettre fin à une sécheresse qui frappait toute la Grèce. Visible loin à la ronde de tout le golfe Saronique, y compris d’Athènes, le site constitue un repère majeur dans le paysage. Le sommet est aujourd’hui occupé par une chapelle dédiée à l’Ascension (Analipsi), bâtie sur des fondations antiques. Dans la première moitié du XXe siècle, des fouilles menées à cet endroit ont mis au jour des vestiges du sanctuaire antique, mais aussi ceux d’un habitat préhistorique. Les résultats de ces recherches n’ont toutefois jamais été publiés en détail et seules quelques trouvailles ont été conservées. Le site n’en est pas moins souvent cité dans la littérature archéologique, car il semble étroitement lié au destin d’Égine, île à l’histoire mouvementée, oscillant entre suprématie navale et assujettissement à des puissances rivales.

En 2021, l’ESAG et l’Éphorie des antiquités du Pirée et des Îles ont engagé une collaboration pour étudier le site de l’Hellanion Oros. Au cours de cinq campagnes (2021 à 2025), treize sondages ont été ouverts. Les découvertes permettent de retracer l’évolution du site dans le temps et de mieux comprendre sa relation avec le complexe monumental mieux connu situé plus bas sur le versant nord, lui aussi lié au culte de Zeus. La fouille n’est pas une entreprise facile: tout le matériel doit être acheminé à pied jusqu’au sommet et le site est très exposé aux intempéries. L’effort est toutefois largement récompensé par la vue sur le golfe Saronique et vers les Cyclades occidentales, l’Attique et le Péloponnèse. Du sommet de l’Hellanion Oros, on peut voir plusieurs autres sanctuaires de hauteur dédiés à Zeus, comme ceux de l’Hymette et du Parnès près d’Athènes, ou celui du mont Arachnaion en Argolide.

Les fouille sont révélé, dans la plupart des sondages, une couche noire contenant des milliers de minuscules fragments d’os animaux brûlés, qui témoigne des sacrifices pratiqués au sommet. La céramique indique que le sanctuaire a fonctionné pendant au moins un millénaire, de l’époque géométrique (VIIIe s. av. J.-C.) jusqu’à l’époque romaine. Des fragments de grandes tuiles de type corinthien attestent la présence dans l’Antiquité d’au moins un bâtiment couvert, très probablement un petit temple construit à l’emplacement de l’actuelle chapelle.

L’Hellanion Oros et la chapelle de l’Ascension. À l’arrière-plan, l’Attique et, derrière elle, le mont Ochi en Eubée.

Les vestiges de l’Âge du Bronze

L’histoire du site remonte cependant plus loin dans le temps. Immédiatement au nord de la chapelle, dans un secteur épargné par les fouilles anciennes, des vestiges bien conservés de petits bâtiments de la fin de l’âge du Bronze sont apparus sous les dépôts brûlés du sanctuaire plus tardif. L’une des pièces contenait des dizaines de vases domestiques – des coupes à boire aux cruches et aux marmites tripodes, en passant par de grands récipients de stockage –, brisés sur place lors de l’effondrement du bâtiment. Cette céramique date de la toute fin de l’époque mycénienne, au XIIe s. av. J.-C. Cette période (Helladique récent IIIC) est le théâtre de profondes transformations dans le monde égéen, marquée par la destruction de la civilisation palatiale et de ses centres, tels que Mycènes. L’insécurité des zones côtières a probablement incité une partie de la population d’Égine à se réfugier sur ce sommet, où elle édifia un village fortifié. À cet égard, l’Hellanion Oros illustre la manière dont les communautés locales ont réagi à l’effondrement survenu lors de la transition entre l’Âge du Bronze et l’Àge du Fer. La relation entre ces vestiges du HR IIIC et un vaste complexe mycénien repéré en 2025 sur le versant sud et composé de plusieurs rangées de pièces  n’est pas encore claire. Les indices d’activité métallurgique observés dans la seule pièce fouillée à ce jour attestent une occupation durable de l’habitat, qui ne servait donc pas uniquement de refuge en cas de danger.

Les habitants qui s’installèrent au sommet de l’Hellanion Oros ont peut-être choisi ce lieu non seulement pour sa situation, loin de la mer et difficile d’accès, mais aussi parce qu’il leur était déjà familier: des trouvailles de périodes encore plus anciennes, remontant au moins au Bronze moyen (première moitié du IIe millénaire av. J.-C.), ont été repérées dans les couches les plus profondes, au-dessus du rocher. Elles révèlent une activité bien antérieure à l’effondrement, à l’époque où Kolonna, principal établissement d’Égine, était une importante plaque tournante commerciale. Une occupation permanente du sommet semble très peu probable pour cette période et les indices plaident plutôt pour un lieu de culte. On serait tenté de voir dans la vocation cultuelle du sommet l’influence des contacts d’Égine avec la Crète minoenne, où les sanctuaires de hauteur occupaient une place importante. Une figurine en terre cuite tournée de l’époque palatiale mycénienne (XIVe–XIIIe s. av. J.-C.), découverte sur l’Hellanion Oros lors des recherches anciennes, suggère l’existence d’un sanctuaire, car de telles figurines sont généralement interprétées comme un indice de pratiques rituelles. Les données actuelles plaident donc pour une fréquentation cultuelle du sommet sur une très longue durée, interrompue seulement le temps de l’occupation de l’habitat refuge.

Hellanion Oros : plan du site, fouille 2021–2025 (AntK 2026).

Prospections dans le sud d’Égine

Compte tenu de cette situation complexe, une prospection régionale du sud d’Égine a également été intégrée au projet. Elle couvre les environs de l’Hellanion Oros, soit environ un huitième de l’île, dans le but de mieux comprendre le site dans son environnement. Bien que cette partie de l’île soit aujourd’hui largement abandonnée, un simple coup d’œil depuis le sommet ou sur des images satellites suffit à montrer qu’elle était autrefois intensément habitée et cultivée. Parallèlement à la fouille, quatre courtes campagnes de prospection intensive et extensive ont eu lieu de 2022 à 2025. Une campagne plus importante a été menée en 2026, première année d’un second programme quinquennal. Grâce à un arpentage systématique du terrain, plus de 700 unités de prospection ont été couvertes. Malgré un relief accidenté qui rend la marche systématique difficile, plus de 350 structures ont été documentées et plus de 52 000 tessons comptés, datés du Néolithique final / Bronze ancien jusqu’au début du XXe siècle. Plus de 550 outils en obsidienne et en silex ont en outre été recueillis. Il en ressort l’image d’une activité humaine intense s’étendant sur au moins 5000 ans. Le projet a également permis de découvrir de nouveaux sites autour de l’Hellanion Oros, dont un habitat de hauteur du Néolithique final / Bronze ancien, le plus ancien site connu à ce jour dans la région. Plus tard dans l’Âge du Bronze, des fortifications furent construites sur des points élevés du sud d’Égine. Pour les périodes historiques, des bornes inscrites (horoi), des citernes (souvales), des fortifications, des murs de terrasse, des carrières et des concentrations de mobilier témoignent d’une exploitation intensive du territoire. On trouve même dans cette région montagneuse un drakospito – une «maison du dragon» bâtie par des géants, selon la légende (voir ici le projet consacré à des structures semblables dans le sud de l’Eubée). À l’instar de la région elle-même, ce bâtiment a dû connaître de multiples usages au cours de son histoire millénaire.

Prospection : zone couverte jusqu’en 2026.

2027–2030

À partir de 2027, l’équipe retournera au sommet pour une fouille de plus grande ampleur. Les campagnes précédentes ont consacré beaucoup d’efforts à la fouille minutieuse du bâtiment bien conservé du HR IIIC. Le projet entend désormais revenir à ses objectifs initiaux: documenter l’usage du sommet à travers le temps et repérer de nouvelles traces du sanctuaire de Zeus ainsi que de son prédécesseur de l’Âge du Bronze. La clarification de la chronologie et de la fonction du complexe mycénien du versant sud constituera également une part importante des travaux prévus pour les années à venir.

Comme tous les projets de l’ESAG, la fouille de l’Hellanion Oros offre à de nombreux étudiant·es en archéologie la possibilité de se former sur le terrain. Au cours des cinq dernières années, des étudiant·es des universités de Bâle, Genève, Lausanne, Neuchâtel, Zurich, Athènes, Ioannina, Thessalonique, Volos, Heidelberg, Poitiers, Louvain-la-Neuve, Oxford et du New Jersey ont participé au projet.

 

 

Équipe du projet

Direction du projet: Tobias Krapf et Stella Chryssoulaki

Membres du projet: Sophia Michalopoulou, Leonidas Vokotopoulos, Jérôme André et François De Polignac

Gestion du mobilier: Christina Pagoni

Archéozoologie: Angelos Gkotsinas

Archéobotanique: Angeliki Karathanou

Anthropologie: Maria Liston

Pour en savoir plus

Rapports annuels de l’ESAG et journal Antike Kunst

 

Pour les travaux antérieurs, l’historique des recherches et une bibliographie complémentaire sur le site:
T. Krapf – S. Chryssoulaki – F. de Polignac – L. Vokotopoulos – S. Michalopoulou – J. André, Le sanctuaire de Zeus au sommet de l’Hellanion Oros sur l’île d’Égine, in: D. Lefèvre-Novaro – C. Voisin (éds), Sanctuaires et paysages, Actes (Strasbourg 2025) 264–276.

 

Sur le culte de Zeus sur les sommets, voir F. De Polignac, Perceptions et constructions du paysage religieux en Grèce ancienne: formes et fonctions de la centralité, in: S. Verdan, S. Fachard – T. Theurillat (éds), Reconstructing Greek Sacred Landscapes. Dynamics and Approaches from the Field (Oxford 2026) 53–68 (open access link).

 

Communiqué de presse 2024: Fouille helvético-grecque du sanctuaire de Zeus sur l’île d’Égine.