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L’Artémision à travers le temps

Le projet d’exploration de l’Artémision d’Amarynthos est depuis ses débuts le résultat d’une étroite collaboration entre l’École suisse d’archéologie en Grèce (ESAG) et l’Éphorie des antiquités de l’Eubée (EAE). Ce programme de recherches, soutenu par le Fonds national suisse pour la recherche scientifique, est placé sous la responsabilité conjointe de Karl Reber, directeur de l’ESAG, et d’Amalia Karapaschalidou, ancienne directrice de l’EAE. Les fouilles sont conduites sous la direction de Tobias Krapf, secrétaire scientifique de l’ESAG, avec l’assistance de Daniela Greger. La direction scientifique associe Denis Knoepfler, professeur honoraire du Collège de France et de l’Université de Neuchâtel et instigateur du projet, Thierry Theurillat, secrétaire scientifique de l’ESAG, et Sylvian Fachard, ancien secrétaire scientifique de l’ESAG et actuellement Mellon Professor de l’ASCSA.

Le chantier de fouille à Amarynthos/Paléoekklisies (2019)

Environnement

La colline de Paleoekklisies est une éminence côtière à l’extrémité orientale du bassin hydrographique du Sarandapotamos, probablement dénommé Erasinos dans l’Antiquité.

Un projet d’analyse géo-archéologique, en collaboration avec le laboratoire français CNRS-CEREGE dirigé par Matthieu Ghilardi, a permis de restituer l’évolution importante du paléo-environnement de l’Artémision depuis l’Antiquité. De l’Holocène Ancien à 2’600-2’400 av. J.-C., le secteur est caractérisé par un environnement entièrement marin. La progradation du delta du Sarandapotamos conduit à la formation d’un lagon saumâtre entre l’Helladique Ancien et la fin de l’époque géométrique jusque vers 750 av. J.-C. Dès la fin du VIIIe siècle av. J.-C., la zone lagunaire se transforme progressivement en marécages. Le sanctuaire d’Artémis se développe ainsi dans un environnement limité à l’ouest par des marais côtiers, à l’est par le promontoire accidenté de Paleoekklisies et par le rivage au sud. Ce paysage constitue un cadre typique pour les sanctuaires d’Artémis installés de part et d’autre du canal euboïque à Histiaia, Halai et Aulis, et plus au sud encore à Brauron.

Amarynthos, évolution du paléoenvironnement

Amarynthos, situation du sanctuaire

 

Références

Matthieu Ghilardi et al., Reconstructing mid-to-recent Holocene paleoenvironments in the vicinity of ancient Amarynthos (Euboea, Greece). Geodinamica Acta 25.1-2, 2012, 38-51.

Plan archéologique (2019)

Amarynthos, plan archéologique (2019)

Âge du Bronze

Ce promontoire côtier constitue un emplacement topographique caractéristique des sites d’habitat de l’Âge du Bronze et trouve de nombreux parallèles à Drosia, Dramesi et Lefkandi. Ce dernier établissement partage avec Paleoekklisies des similitudes, en particulier ses deux mouillages naturels aujourd’hui ensablés de part et d’autre du tell. Des vestiges architecturaux datables de toutes les phases de l’Âge du Bronze ont été mis au jour au sommet de la colline par le Service archéologique grec depuis les années 1980. Des traces d’habitat de l’Âge du Bronze Moyen partiellement dégagés au nord du promontoire nous apprennent que le site s’étendait au-delà du tell sur les rives du lagon préhistorique. Les quelques figurines en terre cuite mycéniennes figurant des humains et des animaux découvertes sur les premières pentes de la colline ne suffisent pas à confirmer des pratiques cultuelles dès cette époque. Le mobilier exhumé témoigne toutefois d’un établissement majeur, sans doute le seul site mycénien d’importance entre Alivéri et Lefkandi, ce qui étaye son identification comme l’a-ma-ru-to de la fin de l’Âge du Bronze mentionné sur une tablette en linéaire B et un sceau inscrit de la Cadmée de Thèbes.

 

Références

Tobias Krapf, Ερέτρια και Αμάρυνθος: δυο γειτονικοί αλλά διαφορετικοί οικισμοί της Μέσης Εποχής Χαλκού στην Εύβοια. In A. Mazarakis Ainian (ed), 4ο Αρχαιολογικό Έργο Θεσσαλίας και Στερεάς Ελλάδας, Conference held in Volos (15.3-18.3.2012). Volos 2015, 681-696.

Âge du Fer

Nos connaissances sur la transition entre la fin de l’Âge du Bronze et le début du premier millénaire av. J.-C. à Amarynthos sont encore très lacunaires. Les vestiges de cette époque sont inexistants sur la colline de Paleoekklisies, mais des découvertes au pied du promontoire attestent que l’extrémité de l’anse formée par la baie préhistorique était occupée durant les périodes mycénienne et géométrique. Les traces les plus anciennes sont constituées par un large mur du XIe-Xe siècle mis au jour sous les fondations de la Stoa Est ainsi qu’une tombe d’enfant du IXe siècle contenant neuf vases. Les vestiges d’édifices absidaux datés du VIIIe siècle ont été partiellement dégagés, qui rappellent les structures similaires du sanctuaire d’Apollon Daphnéphoros.

Au cours du VIIe siècle av. J.-C. est édifié un bâtiment monumental de plus de 30m de long pour 5,5m de largeur. Plusieurs portes donnent accès à des espaces distincts, dont le dégagement n’est encore pas totalement achevé. Le plan de cet édifice trouve des parallèles dans d’autres constructions archaïques en contexte de sanctuaire, comme à Halieis dans le Péloponnèse ou à Despotiko dans les Cyclades.

Une route de graviers bordé par un mur de terrasse longe l’édifice. Une fosse d’époque archaïque située entre la route et le monument a livré un fragment d’une petite roue en bronze inscrit au nom d’un certain Θεογ−. Une statuette de taureau en bronze datant de la fin du VIIIe siècle a été découvert dans une autre fosse au pied de la colline et rappelle des exemplaires provenant de Peï Dokou près de Chalkis ou du Kabirion de Thèbes. D’autres objets votifs des VIIIe et VIIe siècles ont également été mis au jour dans des contextes plus tardifs : des fragments de boucliers en bronze, un sceau en serpentine du groupe du Joueur de Lyre, des figurines en terre cuite et plusieurs graffiti sur vases.

 

Références

Claude Léderrey, Ein subprotogeometrisches Kindergrab. AntK 51, 2008, 159-164.

Béatrice Blandin, Amarynthos au début de l’âge du fer à la lumière des fouilles récentes. AntK 51, 2008, 180-190.

Époque classique

Au Ve siècle av. J.-C., une nouvelle chaussée large d’au moins 3,5m recouvre la précédente voie d’époque archaïque, dont elle reprend l’orientation. Sa surface damée conserve encore les traces d’ornière des chars qui l’ont empruntée. Elle est délimitée par un nouveau mur de terrasse. Durant la première moitié du IVe siècle av. J.-C., un bâtiment de plan rectangulaire ouvert vers l’ouest est édifié sur cette route. Cette construction n’est conservée qu’aux niveaux de ses fondations qui mesurent 12 sur 9m. Deux bases pour des pilastres séparent l’espace intérieur en deux parties d’égale surface. Ce plan rappelle les édifices à usages variés appelés oikoi dans les sanctuaires.

Le démontage durant l’hivers 2018 d’une maison moderne au centre du chantier a permis de mettre au jour les fondations de deux murs parallèles et d’une probable colonnade centrale. Elles appartiennent à un édifice d’orientation est-ouest datable du Ve siècle av. J.-C. Il pourrait s’agir d’un portique ou d’un temple/oikos, dont les flancs sont bordés de bases destinées à des offrandes.

Dans le prolongement de cette structure, à l’est, ont été dégagées les soubassements massifs d’un édifice de 5 sur 12m. Ces deux assises de fondations quadrangulaires en conglomérat peuvent être interprétées comme celles d’un autel monumental. Un carquois appartenant probablement à une statuette d’Artémis et un pied de lance en bronze ont été découverts aux abords de l’autel.

Les portiques d’époque hellénistique

À ce jour, la découverte la plus impressionnante dans le sanctuaire est un portique à double nef large de 11,80m et long de 69,20m muni d’ailes à ses extrémités. Ce grand portique en forme de π est édifié sur les voies antérieures et respectent la même orientations SO-NE que toutes les constructions du secteur depuis le VIIe siècle av. J.-C.  Une seconde stoa à nef simple est orienté sur l’aile nord du grand portique. Ensemble, ils bordent une vaste cour, peut-être l’aulè mentionnée dans la loi sur les Artémisia (IG XII 9, 189).

Le portique oriental n’a été que partiellement fouillé. Les colonnes en façade sont agencées sur un soubassement de deux assises de parpaings de conglomérat. La colonnade était d’ordre dorique, comme l’atteste un bloc de frise en calcaire à trois métopes et un fragment de corniche. La colonnade centrale était rythmée par des colonnes distantes de 5,20m les unes des autres, soit probablement l’équivalent de 16 pieds doriques. L’élévation en calcaire de la stoa a presque été intégralement récupérée, pour être sans doute brûlée dans un four à chaux installé dans le portique à l’époque médiévale. Le mur arrière du portique était constitué d’un large socle d’orthostates en calcaire, dont certains blocs pèsent une demi tonne, sur lequel s’élevait une paroi en briques crues. Le sol devait être simplement composé de terre battue. La fouille des tranchées de fondation a livré un abondant mobilier céramique, qui permet de placer la construction du portique dans la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., probablement dans le troisième quart.

Un second état datable du IIIe siècle av. J.-C. voit l’installation d’un banc en pierre le long du mur arrière du portique. Seuls les soubassements ont été conservés, ainsi qu’une base en calcaire et un fragment de support mouluré. Dans sa dernière phase, une porte et un propylée furent aménagés à l’arrière du portique.

 

Le portique oriental

Le monument en grand appareil

À l’arrière du grand portique s’étendait une vaste esplanade qui se prolongeait jusqu’au pied de la colline de Paleoekklisies. Elle était bordée à l’est par un monument en grand appareil adossé dans les premières pentes, auquel on accédait par une rampe de terre battue. Le plan de l’édifice est incomplet, seules ses parois nord et est ont été dégagées. Sa façade latérale au nord mesure 10,90m de longueur pour 0,56m de largeur. Seul un tronçon de 22m de son mur arrière est actuellement visible contre la colline, mais ce dernier continue vers le sud. Des pilastres engagés de part et d’autre du mur arrière servent de contreforts. Malgré ces aménagements, la paroi arrière n’a pas résisté à la pression des terres et s’est écroulée comme un jeu de domino à l’intérieur du monument. D’après la position des blocs sur le sol en terre battue, on peut restituer une élévation d’au moins 2,25m de hauteur avec cinq assises de blocs isodomes soigneusement taillés. Ce grand édifice remonte probablement de la basse époque hellénistique et servait peut-être d’analemma, d’exèdre monumentale ou de portique.

 

 

Monument en grand appareil

La cour centrale et le puits sacré

La vaste cour bordée de portiques était embellie de nombreux monuments votifs, dont seules les fondations sont conservées. Les fouilles ont livré de rares fragments de sculptures et d’inscriptions. Mais la découverte fortuite d’un puits d’époque impériale permet d’apprécier une partie des dédicaces qui ornaient le sanctuaire. En effet, cette structure semi-enterrée, à laquelle on accédait par deux volées d’escalier opposés, remployait dans sa construction de nombreuses stèles, bases et blocs d’architecture. Plus de 160 monnaies de bronze retrouvées sur les marches et dans le puits suggèrent que cet aménagement hydraulique avait sans doute également une fonction rituelle. Ce puits a probablement connu deux états successifs et une longue durée d’utilisation allant du Ier siècle av. J.-C. à la fin du IIIe siècle apr. J.-C. d’après le mobilier.

Puits d'époque romaine fait de remplois

Le crépuscule du culte d’Artémis

Les derniers siècles du sanctuaire sont encore largement méconnus. Le culte est toujours vivace à l’époque impériale, comme en témoignent l’utilisation du puits sacré ainsi que la réfection de plusieurs bâtiments, notamment le portique nord. Il semble que les constructions soient démantelées vers la fin de l’Antiquité. Des tombes paléochrétiennes témoignent alors de la force symbolique que le lieu incarne encore.